Lepage, Mouawad, Lapointe : scènes québécoises et transidentités

14/04/2010 at 17:55 1 comment

Janvier 2007 : J’assiste pour la première fois à une pièce de Wajdi Mouawad, Forêts.

La pièce m’émeut au point tel que sous l’effet de la catharsis, je décide que mon futur mémoire de maîtrise portera sur les oeuvres du dramaturge. Un bémol pourtant : je me questionne toujours sur les raisons qui l’ont poussé à faire d’une «hermaphrodite» (sic) la révélation de l’intrigue, le coeur du secret de la famille.

Incapable d’enfanter à cause de son sexe ambigu, conséquence implicite des multiples incestes que sa famille a perpétrés, Ludivine se sacrifie pour Sarah qui, elle, pourra à nouveau donner la vie. Bien qu’elle soit le lien salvateur entre deux lignées d’une famille aux origines brisées, que faut-il comprendre du personnage de Ludivine ? Puisque son sexe est marqué par les fautes de sa famille, incapable de prolonger la vie, elle n’aurait pas le droit de vivre ?

J’évite cet épisode depuis 3 ans, au risque de ne jamais terminer mon mémoire.

En février 2009, Serge Postigo joue au Rideau Vert les 40 personnages de la pièce Ma femme, c’est moi écrite par l’Américain Doug Wright et mise en scène par Jean-Guy Legault. La protagoniste, Charlotte von Mahlsdorf, est une travestie berlinoise du début du XXe siècle, tour à tour propriétaire d’un musée d’antiquités puis d’un bar gay, collabo des nazis puis du régime communiste.

J’étais sortie du Rideau Vert scandalisée de la succession de stéréotypes à laquelle j’ai assisté, me disant que je ne mettrais plus les pieds dans ce théâtre au mandat populaire. Les accents étaient grossiers, le texte rempli de lieux communs et de blagues vulgaires qui provoquaient des rires gras… Quant à Charlotte, personnage éminemment caricatural, la pièce mettait l’accent sur sa marginalité et l’ambiguïté de son existence (collabo ou non? femme ou homme? ), pour finir sur la «dualité » de son être puisque, vous l’aurez deviné, «sa femme, c’est elle». On repassera pour la subtilité du  texte ou la richesse des jeux de mots.

Mai 2009 : Eonnagata, une collaboration entre Robert Lepage, Sylvie Guillhem et Russell Maliphant, est présenté au Festival TransAmériques.

J’avoue avoir éprouvé un plaisir coupable à contempler un Robert Lepage aminci suivre avec peine deux danseurs émérites. Si j’ai apprécié l’amalgame des talents artistiques de l’homme de théâtre connu pour ses effets visuels, de l’ancienne ballerine étoile et du chorégraphe spécialisé en arts martiaux, j’avoue que le traitement du thème m’a laissée perplexe. Le chevalier Éon, espion de Louis XV, se travestissait en femme pour tromper ses ennemis. Si bien qu’aujourd’hui, la nature de son «vrai sexe» est encore l’objet de débats. La pièce, quant à elle, et plus encore le numéro d’ouverture éclairé de spots rouge et bleus (vraiment?), mettait inévitablement l’accent sur l’opposition entre les genres.

Finalement, samedi 10 avril 2010:

Je me rends au Théâtre d’Aujourd’hui afin d’assister pour la première fois à une création de Christian Lapointe. Le texte de présentation de la pièce, Trans(e), me laissait sceptique : démembrement, violence, «shemale»(?!)… Finalement, c’est effectivement au véritable démembrement d’un/e transsexuel/le en haine de son corps à laquelle j’ai assisté,exerçant l’entière violence du monde contre lui/elle. Il y avait, certes, une volonté (pas toujours réussie) de remuer les spectateurs, d’explorer un univers non-narratif et d’exploiter de nouvelles formes de représentations dans un théâtre de la violence.

Mais pourquoi  mettre des explorations formelles au service de la réitération infinie de stéréotypes ?

Christian Lapointe, au début de la pièce, s’est présenté devant son public en affirmant qu’il allait déconstruire les stéréotypes liés à la transsexualité. Je me demande s’il a bien réfléchi à ses paroles.

Les artistes, trop souvent, ne semblent pas assumer la responsabilité des images qu’ils offrent au monde, oubliant qu’ils parlent de situations bien réelles, oubliant que leur vision du monde influence celle des spectateurs auxquels ils projettent leurs stéréotypes réducteurs, oubliant que leur voix n’est pas innocente.

À chacune de ces pièces à laquelle j’ai assisté ces dernières années, j’ai été choquée ou déçue de la manière dont les genres et les transidentités étaient représentés, par ces gens de théâtre québécois pour la plupart reconnus internationalement.

Après l’époque glorieuse du théâtre féministe avec Le Théâtre des Cuisines, le Théâtre Expérimental des Femmes et Pol Pelletier ; après les dramaturgies des années 80 qui ont mis l’homosexualité masculine à l’avant-scène avec Normand Chaurette, Michel Marc Bouchard et René-Daniel Dubois, le théâtre québécois est-il incapable de produire une réflexion pertinente sur les transidentités ?

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  • 1. Olivier  |  16/04/2010 at 10:44

    Je suis en accord avec toi. Les préjugés sont encore là, malgré leur désir de les brisés. Sauf qu’il est mieux d’en discuter par le théâtre que de tenir ce sujet pour clos. Ceci permet au gens qui sont ignorant sur ce sujet (comme moi) une réflexion sur le-trans genre. Le vieil adage ne disait pas ”parlez en bien ou palez en mal, mais parlez en”.

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